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Manifestation du 23 avril : Blaise Compaore Docteur Honoris Causa de Lyon III

 

L'Université Jean-Moulin (Lyon III) a honoré du titre de Docteur Honoris Causa Monsieur Blaise Compaoré, chef d'État du Burkina Faso, le vendredi 23 avril 2004. L'association SURVIE Rhône organise à cette occasion un rassemblement près du lieu de cette cérémonie.

Trouvez ici la copie de notre courrier adressé au président de cette Université, en vue de l'inciter à faire avorter ce projet.
Vous y trouverez un développement de nos griefs. Non seulement Compaoré ne nous semble présenter aucune des caractéristiques justifiant une telle distinction, mais surtout il s'agit d'un dictateur responsable d'assassinats politiques de premier plan (Sankara, Zongo...), et jouant un rôle important dans les guerres qui ont ensanglanté l'Afrique de l'Ouest depuis 1989 (Liberia, Sierra Leone, Côte d'Ivoire...), par la fourniture d'armes et de mercenaires (également en Angola).


Nos Partenaires

Le Collectif de France " Affaire Norbert ZONGO " reprend à son compte les revendications du "
Collectif des Organisations Démocratiques de masse et des Partis Politiques " au Burkina Faso.
http://membres.lycos.fr/zongo/

Hippocampe

L'UNEF Lyon 3
http://www.uneflyon3.net


Appel à manifester

- Cofanzo France - Survie Rhône - Unef Lyon III - Hippocampe (étudiants) Lyon III

Non satisfaite de la sulfureuse réputation que lui a value l'existence de réseaux négationnistes et d'extrême droite en son sein , l'Université Jean-Moulin (Lyon 3) se lance dans le soutien d'une dictature de la Françafrique. Elle attribuera le titre de Docteur Honoris Causa à Monsieur Blaise Compaoré, chef d'État du Burkina Faso, le vendredi 23 avril à 17h00.
Blaise Compaoré est arrivé au pouvoir par l'élimination de Thomas Sankara en 1987, sous l'œil bienveillant de la France. Son règne est jalonné de dizaines de crimes : assassinats (dont celui de Norbert Zongo ), disparitions d'opposants, détournements massifs, complicité de trafic d'armes, etc. Il conserve néanmoins toute la considération du FMI, et le soutien prépondérant de la France.
Président d'un pays classé 174ème sur 176 selon l'indice de développement humain du PNUD, il compte parmi les chefs d'État les plus riches du monde, grâce à une fortune amassée dans les paradis fiscaux, en grande partie issue des trafics d'armes avec les seigneurs de guerre au Liberia, au Sierra Leone et en Angola .
Il a tenté de fermer l'Université de Ouagadougou en octobre 2000, et d'invalider l'année 1999/2000, suite cause à des revendications d'étudiants.
Parce que cette distinction est une injure faite aux étudiants et au personnel de l'université Lyon 3, mais surtout à tout Burkinabé, aux victimes des armes transitées par le Burkina Faso... nos organisations appellent à un
RASSEMBLEMENT
Près de l'Université Jean-Moulin - Lyon 3
quai Claude Bernard LYON 7°
Vendredi 23 avril à partir de 16h30
Appellent aussi à manifester, - au niveau national : AEBF (Association des Etudiants Burkinabé en France), ASPAO (Association de soutien aux prisonniers d'Afrique de l'Ouest), MBDHP (Mouvement Burkinabé des Droits de l'Homme et des Peuples - section France), RSF (Reporters sans Frontières), Survie France.
- au niveau local : Attac Rhône, Attac Val-de-Saône (01), Egalité Rhône-Alpes, Ligue des droits de l'Homme de Lyon (LDH), Maison de l'écologie, Mouvement des Jeunes socialistes du Rhône, Partage Tiers Monde Val d'Azergues, Ras l'front 69, Témoins.

LIENS RESSOURCES sur le sujet :

-

Conseil de sécurité des NATIONS UNIES 10 mars 2000

Anders MOLLANDER, Le Président du Groupe d'experts :

RAPPORT DU GROUPE D'EXPERTS CHARGÉ D'ÉTUDIER LES VIOLATIONS DES SANCTIONS IMPOSÉES PAR LE CONSEIL DE SÉCUIRTÉ À L'UNITA

points 21, 22, 69 en particulier

 

HUMAN RIGHTS WATCH Le 28 mars 2000

Joost R. Hiltermann, Directeur Exécutif de la Division de l'Armement :

Lettre à Monsieur Blaise Compaoré, Président de la République du Burkina Faso (HRW)

Extraits de "Noir silence - Qui arrêtera la Françafrique ?"
Les Arènes, 2000
EXTRAITS

(p. 80-81) CH 4. Loterie terroriste en Sierra Leone.
« Les rébellions se poursuivent à Freetown grâce aux mercenaires ukrainiens et aux armes françaises ».
Titre du quotidien espagnol El Mundo, le 18 janvier 1999.
En 1989, l’“entrepreneur de guerre” libérien Charles Taylor a tenté un pari inédit : tellement martyriser son propre peuple qu’il écoeurerait tout le monde - les Libériens et tous ceux, diplomates, militaires ou humanitaires, qui prétendraient les défendre ou les soulager. Le pari a été gagné en 1997, après huit années d’horreurs indicibles, à la fois imprévisibles et planifiées, infligées le plus souvent par des enfants-soldats drogués. La force interafricaine dépêchée contre Taylor (l’Ecomog) a été incapable de répondre à cette stratégie de la terreur. Le peuple libérien lui-même a fini par demander grâce : pour mettre un terme à ses souffrances, il a élu son tortionnaire à la présidence de la République. Le crime est parfait, puisque son auteur fait désormais figure de chef d’État légitime.
J’ai montré dans La Françafrique 1 comment cette entreprise criminelle, visant à faire main basse sur les ressources et les trafics du Liberia, avait bénéficié de la complicité active des réseaux françafricains. Elle avait pour actionnaires deux figures emblématiques de la Françafrique, les présidents ivoirien et burkinabè, Félix Houphouët-Boigny et son “filleul” Blaise Compaoré. Plus le fantasque Kadhafi, dont on verra qu’il est de plus en plus associé aux grandes manoeuvres françaises en Afrique 2 - malgré quelques bavures, comme l’attentat contre l’avion d’UTA Brazzaville-Paris.
Le calcul a porté des fruits, comme l’admettait sans fard le président Charles Taylor, fin 1998 : « Les hommes d’affaires français [...] ont pris des risques [lorsque je combattais dans le maquis]. Ce qui explique qu’ils aient aujourd’hui [au Liberia] une longueur d’avance 3 ». Quelques mois plus tôt, le groupe Bolloré rachetait une plantation de 150 000 hectares d’hévéas, contrôlée par Taylor durant la guerre civile 4 . Vendue sur le marché parallèle, la récolte de caoutchouc contribuait alors puissamment à l’effort de guerre... Comme le bois exotique, cédé en grande partie à des négociants français.

1 . P. 202-226.
2 . Voir chapitre 13.
3. Entretien à Politique internationale, hiver 1998-99.
4. Information transmise par le journaliste Rinaldo Depagne, 11/06/1999.

Stratégie de l’horreur
Racontant la success story de Charles Taylor, j’avais exposé au passage la mission qu’il confia à l’un de ses sbires, Foday Sankoh, natif de la Sierra Leone : propager la guerre en ce pays voisin du Liberia, regorgeant de diamants 5 . Sankoh, ex-caporal de l’armée britannique, a donc créé une filiale du “Front patriotique” de Taylor : le Revolutionary United Front (RUF). Avec le même business-plan. Côté discours, Sankoh prône une sorte de socialisme tropical genre Khmers rouges, nimbé de syncrétisme religieux. Dès mars 1991, le groupe Taylor-Sankoh s’attaque à la Sierra Leone et y cultive l’horreur. Le téléspectateur français en a eu quelque écho lors de la prise d’assaut de la capitale, Freetown, début janvier 1999 : six mille civils massacrés, des centaines d’autres mutilés, le viol systématique des femmes et des fillettes, des milliers d’enfants enlevés 6 . Après les réveillons, ça a fait quelques titres-choc dans les journaux télévisés - sans un mot, bien sûr, sur la complicité persistante des réseaux françafricains. La découverte de “loteries à l’amputation” systématiques a excité les neurones, telle une pornographie. La presse écrite a envoyé quelques reporters enquêter sur cette invention ordurière. Il faut malheureusement exhiber des échantillons de leur travail, salubre, si l’on ne veut pas sous-estimer le cynisme françafricain. Et parce qu’il faudra bien dire non à certaines stratégies.

(p. 86-87) Parrain Blaise
Le Burkina de Compaoré est le parrain central de l’entreprise Taylor-Sankoh. Charles Taylor et Blaise Compaoré sont très proches. Le premier va souvent passer le week-end à Ouagadougou. Il rétribue le second à partir d’un trésor de guerre estimé à 5 milliards de francs 7 . Le soutien de Compaoré au RUF a été plusieurs fois dénoncé : « Des officiers de la Force d’interposition ouest-africaine (Ecomog) et particulièrement le général nigérian Timothy Shelpidy, ont évoqué le soutien de l’État burkinabè aux rebelles sierra-léonais. Les mêmes accusations avaient été portées par le journaliste américain James Rupert le 10 janvier 1999 dans le quotidien américain Washington Post.
Selon des sources concordantes, les Nations Unies disposeraient désormais de preuves sur le soutien du Burkina aux rebelles de Freetown 8 ».
Un rapport américain précise, en juillet 1999 (9) : « Récemment, l’Ukraine a envoyé des armes au Burkina Faso, indiquant sur les certificats de destination que ce pays était l’acheteur. Ouagadougou a ensuite cédé les armes aux combattants du RUF en Sierra Leone ». Les livraisons s’opèrent, entre autres, par hélicoptères. Mais l’engagement burkinabè est désormais dénoncé par ceux-là mêmes qui l’ont mis en oeuvre : « Les militaires burkinabè ayant participé à la guerre au Liberia et en Sierra Leone réclament du régime de Blaise Compaoré un autre “geste” de 15 milliards [de francs CFA]. Dans une lettre adressée au Collège des Sages et au journal L’Indépendant, ces militaires racontent comment ils ont participé et survécu à la guerre du Liberia et quels ont été les termes de l’accord qu’ils ont passé avec le régime en place avant de s’embarquer dans cette aventure macabre. Ils reviennent à la surface parce que convaincus d’avoir été trompés par leurs commanditaires. Ils prennent à témoin le président libérien Charles Taylor. [...] Ils ont perdu quelques-uns de leurs camarades au front, mais également de retour [...] au pays, par suite [...] des mésaventures vécues dans la forêt libérienne et sierra-léonaise. Ils avancent qu’ils sont les témoins du convoyage des armes du Burkina au Liberia et racontent que monsieur Salif Diallo, actuel ministre de l’Environnement et de l’Eau, a activement participé à ce transfert et qu’il ramenait des caisses de pierres précieuses qu’on a écoulé à partir du Burkina. [...] La guerre au Liberia et en Sierra Leone nous valent aujourd’hui une haine séculaire des peuples dont les fils et filles ont
péri ou été handicapés de nos mains ; le risque de vengeance est tel que tout Burkinabè qui s’aventure de nos jours dans ces pays doit désormais compter avec 10 ». Ainsi le Burkina de Compaoré, régime et dirigeant modèles de la Françafrique, a joué un rôle majeur dans les horreurs libériennes et sierra-léonaises. Les pierres précieuses n’étaient pas perdues pour les réseaux... Signalons que le ministre d’État Salif Diallo, proche du leader libyen Muammar Kadhafi, est un personnage-clef - le principal complice civil - du complot qui abattit Sankara. C’est lui

5 . Voir carte p. xxx.

6 . Cf. Human Rights Watch, Getting Away with Murder, Mutilation and Rape : New Testimonies from Sierra Leone, 06/1999.
7. Cf. Sierra Leone : La vengeance des rebelles, in ACf du 14/09/1998 ; Whodunit ?, in Africa Confidential, édition anglaise (ACa), 08/10/1999.
8 . Organisation Panafricaine des Journalistes Indépendants, L’assassinat de Norbert Zongo. Crime d’État contre un journaliste, Éd. Minsi D.S., 1999, p. 51.
9 . Arms and Conflict in Africa, rapport cité.
10 . Maria Sanon, On a chèrement payé votre richesse, alors remboursez !, in Afrinews Burkina du 13/09/1999.

15
aussi qui organisa en 1994, avec son ami le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, la relégation à Ouagadougou des vingt islamistes regroupés à Folembray, dans l’Aisne, à la suite d’un attentat antifrançais à Alger 11 .
Quant à Blaise Compaoré, il se signale par un art consommé du double langage :« La responsabilité des guerres sur le continent africain est d’abord africaine. [...] Nous n’avons pas encore trouvé, nous Africains, les moyens adéquats pour arrêter les conflits. Regardez la Sierra Leone, à feu et à sang ces derniers jours. [...] Parfois, j’ai honte de ce qui se passe sur notre continent 12 ». Une telle maîtrise méritait qu’il fût le seul hôte de marque du président Chirac, le 14 juillet 1995, pour le premier défilé militaire du septennat 13
. Ils avaient fait connaissance une dizaine d’années plus tôt, via Jacques Foccart et Félix Houphouët-Boigny - peu avant que Compaoré ne “rectifie” son collègue Thomas Sankara. Une élimination commanditée par le tandem Foccart-Houphouët... et un haut personnage libyen 14
.

 (p. 469-475) 24. Figures africaines de la résistance. [...]
Le journaliste burkinabè Norbert Zongo a bouleversé un peuple. Et au-delà. Depuis qu’en 1987 Blaise Compaoré a “rectifié” son ami et camarade Thomas Sankara, Ouagadougou a changé de visage. La nouvelle Constitution de 1991, la liberté de la presse et le programme d’ajustement structurel ont fait du président Blaise Compaoré l’un des meilleurs interprètes des discours sur la “démocratisation”, l’un des bons élèves de la Banque mondiale. Ses excellentes relations avec Jacques Chirac, Charles Pasqua et la Françafrique, ainsi que les difficultés de l’opposition, lui permettaient d’espérer la longévité politique d’un Omar Bongo. Il a été réélu le 15 novembre 1998 avec 87,5 % des voix - d’autant plus aisément que ses principaux challengers avaient préféré boycotter un scrutin sans Commission électorale indépendante.
On en oubliait la face sombre du personnage : la disparition des gêneurs, l’alliance avec le “seigneur de la guerre” libérien Charles Taylor et les profits induits, l’évaporation croissante des richesses publiques. On pouvait lire dans Le Monde du 15 novembre 1998 : « Blaise Compaoré est devenu l’un des chefs d’État les plus respectés du continent. [...] Les ressources de l’État y sont mieux employées qu’ailleurs et la paix sociale y aété préservée 15 ». Dans Libération, on se gaussait « d’une opposition aussi divisée que dépourvue d’idées sur la conduite du pays 16 ». Comme si la démocratie n’était pas toujours née du refus de l’arbitraire, avant d’être un programme électoral. L’historien Ki-Zerbo, le plus connu des leaders d’une opposition effectivement laminée et démunie, formulait un diagnostic plus clairvoyant lors du congrès de son parti : « L’inclination irresponsable à accaparer tout et tous conduira inéluctablement à la révolte sociale 17 ». Norbert Zongo, qui signait Henri Segbo, dirigeait l’hebdomadaire le plus lu au Burkina, L’Indépendant. Amoureux de la nature, il avait créé une réserve de faune au sud du pays. Il s’y rend en voiture le dimanche 13 décembre 1998, avec un chauffeur et deux de ses collaborateurs. Le véhicule est retrouvé incendié le long de la route, les quatre occupants sont morts, leurs corps sont plus ou moins carbonisés. Les positions contestataires du journaliste, les rumeurs de complot à son égard ainsi que les traces de balles retrouvées dans la porte arrière suggèrent immédiatement une mise en scène.
Le 17 mars précédent, dans un éditorial Au-delà de la Mort, il avait dénoncé « les assassins de l’ombre » :« depuis 1983, c’est de la Présidence que l’on tue. C’est à la Présidence que l’on a toujours regroupé des hommes louches. À certains, on a distribué des armes lors des grèves, parce qu’on veut régner éternellement ». On apprendra peu à peu qu’un commando issu du premier cercle présidentiel a exécuté celui qui voyait trop clair. Un homme très dérangeant, ce Zongo. Un mois avant sa mort, il soulevait encore le scandale des pesticides Saphyto, fournis par la Sofitex 18 , la plus grande entreprise burkinabè. Elle “encadre” toute la production cotonnière du pays, puis la commercialise via sa maison-mère parisienne, la CFDT - avec des taux de marge parfois prodigieux. Tout le monde se sert au passage, à commencer par l’état-major de la société, composé de fidèles du régime. Mais pour que la marge soit plus importante encore, l’habitude s’est prise de diluer ou

11 . Cf. Maurice Mélégué Traoré et Salif Diallo, in LdC des 19/06/1997 et 25/11/1999. Ébranlé par la contestation du régime, Salif Diallo a dû, fin 1999, troquer son portefeuille ministériel contre un poste de conseiller de la Présidence.

12 . Interview du 20/01/1999 à La Croix.
13 . Cf. Florent Béroa, Un pays qui compte, in Jeune Afrique du 02/06/1998.
14. Selon une source particulièrement crédible. S. Byron Star (The Ecomog Initiative in Liberia : a Liberian Perspective, in Issue, n° 1-2, 1993, p. 80) signale une coïncidence : Blaise Compaoré a ramené Charles Taylor du Ghana à Ouagadougou peu de temps avant l’assassinat de Sankara. Et il ajoute : « Certains pensent que des Libériens entraînés en Libye ont participé au meurtre de Sankara ».
15 . Thomas Sotinel, Élection présidentielle sans suspense au Burkina Faso, in Le Monde du 15/11/1998.
16 . Stephen Smith, Sacre électoral annoncé au Burkina Faso, in Libération du 14/11/1998.
17 . Cité par Joseph Coulibaly, Élection au forceps, in Le Nouvel Afrique-Asie, 12/1998.
18 . Sofitex : la vache à lait a le cancer du sein, in L’Indépendant du 10/11/1998.

 

trafiquer les pesticides achetés par les paysans. Du coup, explique Zongo, « des chenilles censées être tuées par la simple odeur des produits, ont été plongées dans des bocaux contenant ces produits pendant des heures et ressorties en “parfaite santé” ». Et le journaliste de dénoncer « le brigandage institutionnalisé entre la maison-mère en France, l’usine de Bobo et des responsables de la Sofitex ».
Norbert Zongo enquêtait aussi sur le trafic des parcelles à bâtir, un système de corruption et d’escroquerie à l’encontre des candidats à l’acquisition d’un lotissement. Au premier rang des personnes impliquées, le maire de Ouagadougou, Simon Compaoré 19 . Ce membre influent du clan présidentiel s’est mis à menacer le journaliste.
À maintes reprises, Zongo et L’Indépendant sont revenus sur un sujet plus sensible encore : la volatilisation de l’or du Burkina, « l’un des plus grands scandales du régime » 20 . Son enquête sur le sujet a commencé en 1994. Malgré les intimidations, il découvre et révèle des choses incroyables. La filière or, qui constitue le deuxième poste d’exportation du pays, était étatisée. Le 27 septembre 1991, l’État burkinabè opère une privatisation partielle : il signe une convention de partenariat avec une petite société d’ingénierie française, la Sirex, établie deux ans plus tôt à Saint-Ouen-l’Aumône et dirigée par Gilbert Dupuch. Cette convention prévoit la création de la Compagnie minière d’exploitation de mines d’or au Burkina (CEMOB), au capital de 160 millions de francs CFA (30 % pour l’État, le reste pour la Sirex). Le 5 novembre 1991, Gilbert Dupuch crée une société CEMOB au capital de 10 millions de CFA, avec sept actionnaires : lui-même, des membres de sa famille, sa société Sirex, une autre société apparentée et un fonctionnaire burkinabè, André Hien, ancien directeur de la filière or. À titre personnel. Ainsi, une CEMOB-bis entièrement privée s’est substituée à la CEMOB officiellement annoncée le 27 septembre - qui, elle, n’a jamais été réellement créée. Un escamotage magistral, autorisant tous les quiproquos, et permettant d’enchaîner les escroqueries au détriment de l’État burkinabè 21 . Jusqu’à céder 29 tonnes d’or à une compagnie américaine, BHP...
L’État burkinabè, l’un des plus pauvres de la planète, n’a plus vu la couleur de son or. Au plus haut niveau de cet État, on a décidé de fermer les yeux sur une exploitation totalement parallèle. Il est difficile d’imaginer qu’un tel aveuglement soit désintéressé. Même Mobutu n’a jamais poussé aussi loin - à 100 % - le taux de fuite d’un minerai précieux...
Cela n’a pas empêché la Caisse française de développement de prêter 6 millions de francs à la “CEMOB”, ni son représentant local Robert Chahinian de trouver « assez osé » l’article où Norbert Zongo soulevait le lièvre.
Résumons : une société française escamote l’or du pauvre Burkina ; elle récupère en sus une louche de prêt bonifié par l’aide au développement, une sorte de prime au pillage, en l’occurrence ; et il serait « osé » de s’enétonner ?
André Hien est incarcéré en août 1996, tandis que Gilbert Dupuch s’enfuit en France, que la CEMOB est dissoute et la Sirex liquidée. Le Burkina annonce qu’il va lancer un mandat d’arrêt international contre Dupuch. Deux ans après, Zongo exprime son scepticisme : le sieur Dupuch se promène libre à Paris, et va même jusqu’à réclamer 150 millions de francs à l’État burkinabè. Lequel a intenté un procès aux différentes sociétés mises en cause, mais semble tout faire pour le perdre. Comme s’il n’était pas lésé... Quant à la justice burkinabè, elle ne s’est pas vraiment pressée de juger André Hien. La veille de sa mort, Norbert Zongo reçoit un appel de l’épouse de Gilbert Dupuch. « Mme Dupuch, explique une amie proche du journaliste 22 , avait parlé d’un nouveau scandale dans cette affaire, et Norbert m’avait dit que ça touchait la famille Compaoré ».
Quelle famille, justement ! L’Indépendant s’est mis à enquêter sur François, frère du président Compaoré, et sa belle-mère Alizèta Ouedraogo, une redoutable femme d’affaires, qui dirigeait entre autres une tannerie très polluante. François Compaoré brasse beaucoup d’argent. Son chauffeur a été torturé à mort fin 1997, suite à un vol d’espèces : 35 millions de francs CFA (350 000 francs français). Norbert Zongo ne cessait de protester contre l’absence d’enquête sérieuse - de même qu’il ne cessait de lutter contre tout privilège. Cette protestation-là a sans doute été celle de trop. Elle concernait directement six proches du Président, chargés de sa sécurité rapprochée : l’adjudant Marcel Kafando, chef de la sécurité présidentielle et membre influent des services spéciaux, le sergent Edmond Koama, les caporaux Wampasba Nacoulma et Banagoulo Yaro, les soldats Christophe Kombacéré et Ousseini Yaro. Les mêmes seront suspectés par une commission internationale d’enquête d’avoir exécuté le quadruple assassinat du 13 décembre 1998. Un groupe d’officiers dissidents, qui a rapidement dénoncé les auteurs présumés du crime, désigne aussi ceux qui, selon lui, l’ont

19. Cf. Organisation Panafricaine des Journalistes Indépendants (OPJI), L’assassinat de Norbert Zongo. Crime d’État contre un journaliste,Éditions Minsi D.S., 1999, p. 27-30. Un petit livre remarquable.

20 . Cf. notamment : La bataille de l’or, 30/07/1996 ; Pas de poudre aux yeux des Burkinabè, 06/08/1996 ; CEMOB : le début de la fin, 20/08/1996 ; La CFD au secours de Dupuch, 17/09/1996 ; La CEMOB est dissoute, 17/09/1996 ; CEMOB. La dernière échéance, 28/04/1998 ; Procès international de la CEMOB, 22/09/1998.
21 . Et de l’État français. Gilbert Dupuch aurait aussi jonglé avec le rachat à bas prix de créances dues à la Coface (l’organisme français de garanties publiques à l’exportation).
22 . Témoignage de S., cité par Reporters sans frontières (RSF), Enquête sur la mort de Norbert Zongo, Compte rendu de mission, 25-31 décembre 1998.

 

commandité : l’homme d’affaires Oumarou Kanazoe, le maire d’Ouagadougou Simon Compaoré, François Compaoré et sa belle-mère Alizèta Ouedraogo.
Tout cela, les Burkinabè ne le savent pas encore mi-décembre 1998. Ils le pressentent. Des milliers ont lu
juste avant le crime un article prémonitoire de Zongo, La solution par le mortel 23 :
« Quelqu’un nous a agressé verbalement dans la rue en ces termes. : “L’Indépendant ! tu te prends pour qui ? [...] C’est toi qui constitues le blocage dans cette affaire [du chauffeur assassiné de François Compaoré, David Ouedraogo]. On va te montrer que tu n’es rien ! Tu verras, tu verras !...” [...]
Compaoré François et compagnie [pourraient] confier au temps le soin d’effacer de la mémoire collective des Burkinabè le souvenir de ce meurtre. [...] Si cette stratégie est arrêtée, il est évident qu’il y a d’autres mesures à prendre, notamment celle de faire taire L’Indépendant. Nous parions que cette solution est à l’étude. [...] Il ne leur reste qu’à éteindre la voix de L’Indépendant. [...]
Supposons aujourd’hui que L’Indépendant arrête définitivement de paraître pour une raison ou une autre (la mort de son directeur, son emprisonnement, l’interdiction définitive de paraître, etc.). Nous demeurons convaincu que le problème de David restera posé, et que tôt ou tard, il faudra le résoudre. [...] Si la mort effaçait les choses du genre aussi facilement, la mort de David aurait réglé le problème pour lequel il est mort. [...]
Nous avons peur de la Justice et de l’Honnêteté. Nous avons peur des hommes qui marchent sur la voie de l’humaine dignité. [...]
Pour le reste ? Nous n’y pensons même pas. Nous n’avons pas le temps d’y penser. Alors, faites comme bon vous semble, messieurs ! ». On ne peut comprendre l’immense émotion, puis l’extraordinaire mobilisation qui va naître de l’assassinat du journaliste si l’on ne mesure pas la place qu’il avait prise dans le pays. Il ne faisait pas que de l’investigation. Son métier était devenu comme le support d’une quête de dignité, pour lui-même et ses semblables. Ses éditoriaux touchaient autant, sinon plus que ses enquêtes. Le dernier, Injurieuse parenté, est paru deux jours après sa mort. Il commente un courrier dont j’ai parlé plus haut 24 , de Robert Bourgi à Omar Bongo 25 : « “Papa...”, c’est ainsi que le juge français [en fait, l’avocat Robert Bourgi] appelle naturellement Bongo, candidat-président-à-vie du Gabon.
Le fils a sans doute reçu des bonbons au chocolat de son père [...]. On n’est pas un papa pour rien, il y a un prix à payer.
Parfois on se demande s’il faut en rire ou en pleurer en pensant à ces “relations familiales” entre les Africains d’Afrique et les Français d’Afrique vivant en France et vice-versa. [...]
Bongo, papa ! [...] Ce qui fait mal dans cette flagornerie, c’est son caractère méprisant. Oui, il y a un relent de racisme dans la sublimation des chefs d’État africains. [...] Dieu seul sait ce qu’on dit de nos rois à l’Élysée ou à Matignon en leur absence. Mais ils n’en ont cure, pourvu qu’on les flatte avec des mots et des décorations, comme les esclavagistes ont donné des morceaux de miroirs pour avoir des nègres. [...]
Il appartient aux Africains de se débarrasser des papas des Français qui nous dirigent. Il y a des parentés qu’il vaut mieux ne jamais avoir. Elles insultent la conscience. Quelles injurieuses parentés ! ».
Un désenvoûtement de la Françafrique... Quatre ans plus tôt, Norbert Zongo, déjà menacé, écrivait une sorte de testament d’une extraordinaire limpidité - qui dit précisément le rôle “métapolitique” de la société civile :« Une seule chose est à retenir dans mon attitude: j’aime mon pays [...]. Je souhaite le voir prospérer et être une terre où il fera bon vivre pour les générations futures. Je n’ai jamais eu d’ambitions politiques. L’amour que j’ai pour mon pays et pour l’Afrique commande que je ne me taise jamais sur tout ce qui touche à leur destin et leur devenir [...]. Dans l’histoire des peuples, il y a eu tout le temps des responsables qui pouvaient donner et qui donnaient la mort en levant le petit doigt. Mais ils ont été dénoncés, combattus... et les peuples ont toujours triomphé. [...] Nous disons à nos lecteurs que nous nous sentons en danger. [...] Pourquoi continue-t-on à laisser paraître L’Indépendant ? Nous pensons à ceci : le pouvoir a besoin de démontrer la véracité du processus démocratique dans notre pays 26 ».
Ainsi Norbert Zongo s’emparait-il du double langage du pouvoir - l’hommage du vice à la vertu - pour faire avancer la démocratie. Contre le voeu du régime, seulement intéressé par une façade. Souvent, les citoyens se désespèrent de ce que le pouvoir “récupère” leurs attentes. Là, Zongo récupère le discours de récupération.

Son journal L’Indépendant avait « le soutien indéfectible des étudiants et des intellectuels, mais aussi des paysans souvent écrasés par l’arrogance d’une administration zélée ». « Pour la première fois, on verra la mort d’un journaliste africain provoquer la réprobation à une très grande échelle 27 ».

23 . L’Indépendant, 08/12/1998.
24. P. xxx.
25. L’Indépendant du 15/12/1998.
26. L’Indépendant du 02/06/1994, d’après OPJI, op. cit., p. 24-25.
27. OPJI, op. cit., p. 17 et 18.

 

Dès le lendemain de la mort de Zongo, les étudiants s’enflamment. Un bus du parti présidentiel est saccagé. L’Université est fermée. Le surlendemain, les troubles gagnent Koudougou, troisième ville du pays. La marée contestataire s’enfle, s’étend, traverse les catégories sociales. Un an plus tard, elle n’était toujours pas redescendue, comme en témoignent les manifestations anniversaires, le 13 décembre 1999. Un mot d’ordre résume le sentiment général : « Trop, c’est trop ». Comme si tout ce qu’avait dénoncé Zongo nourrissait la foule d’un même refus, « Assez de crimes et de pillage ! », et d’une même revendication : la dignité dans un État de droit.
Je reviendrai au chapitre suivant sur ce mouvement populaire. Ce n’est pas un hasard s’il s’est déclenché au Burkina. Le souvenir y demeure vif d’un dirigeant assassiné, qui malgré ses erreurs ne s’est jamais départi d’un discours de dignité. Or la plupart des assassins présumés de Zongo ont participé à l’élimination de Sankara. Son tombeur, Blaise Compaoré, continue d’héberger la même bande de comparses au Conseil de l’Entente, là même où fut mitraillé son prédécesseur. « Trop, c’est trop » signifie aussi le dégoût de la récidive. Un étudiant confie : « Il parlait pour nous, il était notre voix à tous et c’est comme si on nous avait tous fait taire 28 ». C’est pourquoi ils ne se taisent pas. Dans les tracts diffusés après la mort du journaliste, on pouvait lire : « Norbert Zongo est mort mais il y aura toujours d’autres Norbert, comme il y aura aussi d’autres Thomas Sankara 29 ». Z, titrait un film célèbre se déroulant en Grèce : Zoé, la vie. Norbert Zongo a comme ressuscité le Burkina Faso - le « pays des hommes intègres ».

28 . Cité par Colette Braeckman, « Le peuple du Burkina est debout pour la justice », in Le Soir du 22/12/1999.
29. Les étudiants décrètent 72 heures de deuil !, in L’Observateur (Ouagadougou), 16/12/1998.


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