trafiquer les pesticides achetés par les paysans.
Du coup, explique Zongo, « des chenilles censées être
tuées par la simple odeur des produits, ont été
plongées dans des bocaux contenant ces produits pendant des heures
et ressorties en parfaite santé ». Et le journaliste
de dénoncer « le brigandage institutionnalisé entre
la maison-mère en France, lusine de Bobo et des responsables
de la Sofitex ».
Norbert Zongo enquêtait aussi sur le trafic des parcelles à
bâtir, un système de corruption et descroquerie à
lencontre des candidats à lacquisition dun
lotissement. Au premier rang des personnes impliquées, le maire
de Ouagadougou, Simon Compaoré 19 . Ce membre influent du clan
présidentiel sest mis à menacer le journaliste.
À maintes reprises, Zongo et LIndépendant sont revenus
sur un sujet plus sensible encore : la volatilisation de lor du
Burkina, « lun des plus grands scandales du régime
» 20 . Son enquête sur le sujet a commencé en 1994.
Malgré les intimidations, il découvre et révèle
des choses incroyables. La filière or, qui constitue le deuxième
poste dexportation du pays, était étatisée.
Le 27 septembre 1991, lÉtat burkinabè opère
une privatisation partielle : il signe une convention de partenariat
avec une petite société dingénierie française,
la Sirex, établie deux ans plus tôt à Saint-Ouen-lAumône
et dirigée par Gilbert Dupuch. Cette convention prévoit
la création de la Compagnie minière dexploitation
de mines dor au Burkina (CEMOB), au capital de 160 millions de
francs CFA (30 % pour lÉtat, le reste pour la Sirex). Le
5 novembre 1991, Gilbert Dupuch crée une société
CEMOB au capital de 10 millions de CFA, avec sept actionnaires : lui-même,
des membres de sa famille, sa société Sirex, une autre
société apparentée et un fonctionnaire burkinabè,
André Hien, ancien directeur de la filière or. À
titre personnel. Ainsi, une CEMOB-bis entièrement privée
sest substituée à la CEMOB officiellement annoncée
le 27 septembre - qui, elle, na jamais été réellement
créée. Un escamotage magistral, autorisant tous les quiproquos,
et permettant denchaîner les escroqueries au détriment
de lÉtat burkinabè 21 . Jusquà céder
29 tonnes dor à une compagnie américaine, BHP...
LÉtat burkinabè, lun des plus pauvres de la
planète, na plus vu la couleur de son or. Au plus haut
niveau de cet État, on a décidé de fermer les yeux
sur une exploitation totalement parallèle. Il est difficile dimaginer
quun tel aveuglement soit désintéressé. Même
Mobutu na jamais poussé aussi loin - à 100 % - le
taux de fuite dun minerai précieux...
Cela na pas empêché la Caisse française de
développement de prêter 6 millions de francs à la
CEMOB, ni son représentant local Robert Chahinian
de trouver « assez osé » larticle où
Norbert Zongo soulevait le lièvre.
Résumons : une société française escamote
lor du pauvre Burkina ; elle récupère en sus une
louche de prêt bonifié par laide au développement,
une sorte de prime au pillage, en loccurrence ; et il serait «
osé » de senétonner ?
André Hien est incarcéré en août 1996, tandis
que Gilbert Dupuch senfuit en France, que la CEMOB est dissoute
et la Sirex liquidée. Le Burkina annonce quil va lancer
un mandat darrêt international contre Dupuch. Deux ans après,
Zongo exprime son scepticisme : le sieur Dupuch se promène libre
à Paris, et va même jusquà réclamer
150 millions de francs à lÉtat burkinabè.
Lequel a intenté un procès aux différentes sociétés
mises en cause, mais semble tout faire pour le perdre. Comme sil
nétait pas lésé... Quant à la justice
burkinabè, elle ne sest pas vraiment pressée de
juger André Hien. La veille de sa mort, Norbert Zongo reçoit
un appel de lépouse de Gilbert Dupuch. « Mme Dupuch,
explique une amie proche du journaliste 22 , avait parlé dun
nouveau scandale dans cette affaire, et Norbert mavait dit que
ça touchait la famille Compaoré ».
Quelle famille, justement ! LIndépendant sest mis
à enquêter sur François, frère du président
Compaoré, et sa belle-mère Alizèta Ouedraogo, une
redoutable femme daffaires, qui dirigeait entre autres une tannerie
très polluante. François Compaoré brasse beaucoup
dargent. Son chauffeur a été torturé à
mort fin 1997, suite à un vol despèces : 35 millions
de francs CFA (350 000 francs français). Norbert Zongo ne cessait
de protester contre labsence denquête sérieuse
- de même quil ne cessait de lutter contre tout privilège.
Cette protestation-là a sans doute été celle de
trop. Elle concernait directement six proches du Président, chargés
de sa sécurité rapprochée : ladjudant Marcel
Kafando, chef de la sécurité présidentielle et
membre influent des services spéciaux, le sergent Edmond Koama,
les caporaux Wampasba Nacoulma et Banagoulo Yaro, les soldats Christophe
Kombacéré et Ousseini Yaro. Les mêmes seront suspectés
par une commission internationale denquête davoir
exécuté le quadruple assassinat du 13 décembre
1998. Un groupe dofficiers dissidents, qui a rapidement dénoncé
les auteurs présumés du crime, désigne aussi ceux
qui, selon lui, lont
19. Cf. Organisation Panafricaine des Journalistes Indépendants
(OPJI), Lassassinat de Norbert Zongo. Crime dÉtat
contre un journaliste,Éditions Minsi D.S., 1999, p. 27-30. Un
petit livre remarquable.
20 . Cf. notamment : La bataille de lor, 30/07/1996
; Pas de poudre aux yeux des Burkinabè, 06/08/1996 ; CEMOB :
le début de la fin, 20/08/1996 ; La CFD au secours de Dupuch,
17/09/1996 ; La CEMOB est dissoute, 17/09/1996 ; CEMOB. La dernière
échéance, 28/04/1998 ; Procès international de
la CEMOB, 22/09/1998.
21 . Et de lÉtat français. Gilbert Dupuch aurait
aussi jonglé avec le rachat à bas prix de créances
dues à la Coface (lorganisme français de garanties
publiques à lexportation).
22 . Témoignage de S., cité par Reporters sans frontières
(RSF), Enquête sur la mort de Norbert Zongo, Compte rendu de mission,
25-31 décembre 1998.
commandité : lhomme daffaires Oumarou
Kanazoe, le maire dOuagadougou Simon Compaoré, François
Compaoré et sa belle-mère Alizèta Ouedraogo.
Tout cela, les Burkinabè ne le savent pas encore mi-décembre
1998. Ils le pressentent. Des milliers ont lu
juste avant le crime un article prémonitoire de Zongo, La solution
par le mortel 23 :
« Quelquun nous a agressé verbalement dans la rue
en ces termes. : LIndépendant ! tu te prends pour
qui ? [...] Cest toi qui constitues le blocage dans cette affaire
[du chauffeur assassiné de François Compaoré, David
Ouedraogo]. On va te montrer que tu nes rien ! Tu verras, tu verras
!... [...]
Compaoré François et compagnie [pourraient] confier au
temps le soin deffacer de la mémoire collective des Burkinabè
le souvenir de ce meurtre. [...] Si cette stratégie est arrêtée,
il est évident quil y a dautres mesures à
prendre, notamment celle de faire taire LIndépendant. Nous
parions que cette solution est à létude. [...] Il
ne leur reste quà éteindre la voix de LIndépendant.
[...]
Supposons aujourdhui que LIndépendant arrête
définitivement de paraître pour une raison ou une autre
(la mort de son directeur, son emprisonnement, linterdiction définitive
de paraître, etc.). Nous demeurons convaincu que le problème
de David restera posé, et que tôt ou tard, il faudra le
résoudre. [...] Si la mort effaçait les choses du genre
aussi facilement, la mort de David aurait réglé le problème
pour lequel il est mort. [...]
Nous avons peur de la Justice et de lHonnêteté. Nous
avons peur des hommes qui marchent sur la voie de lhumaine dignité.
[...]
Pour le reste ? Nous ny pensons même pas. Nous navons
pas le temps dy penser. Alors, faites comme bon vous semble, messieurs
! ». On ne peut comprendre limmense émotion, puis
lextraordinaire mobilisation qui va naître de lassassinat
du journaliste si lon ne mesure pas la place quil avait
prise dans le pays. Il ne faisait pas que de linvestigation. Son
métier était devenu comme le support dune quête
de dignité, pour lui-même et ses semblables. Ses éditoriaux
touchaient autant, sinon plus que ses enquêtes. Le dernier, Injurieuse
parenté, est paru deux jours après sa mort. Il commente
un courrier dont jai parlé plus haut 24 , de Robert Bourgi
à Omar Bongo 25 : « Papa..., cest ainsi
que le juge français [en fait, lavocat Robert Bourgi] appelle
naturellement Bongo, candidat-président-à-vie du Gabon.
Le fils a sans doute reçu des bonbons au chocolat de son père
[...]. On nest pas un papa pour rien, il y a un prix à
payer.
Parfois on se demande sil faut en rire ou en pleurer en pensant
à ces relations familiales entre les Africains dAfrique
et les Français dAfrique vivant en France et vice-versa.
[...]
Bongo, papa ! [...] Ce qui fait mal dans cette flagornerie, cest
son caractère méprisant. Oui, il y a un relent de racisme
dans la sublimation des chefs dÉtat africains. [...] Dieu
seul sait ce quon dit de nos rois à lÉlysée
ou à Matignon en leur absence. Mais ils nen ont cure, pourvu
quon les flatte avec des mots et des décorations, comme
les esclavagistes ont donné des morceaux de miroirs pour avoir
des nègres. [...]
Il appartient aux Africains de se débarrasser des papas des Français
qui nous dirigent. Il y a des parentés quil vaut mieux
ne jamais avoir. Elles insultent la conscience. Quelles injurieuses
parentés ! ».
Un désenvoûtement de la Françafrique... Quatre ans
plus tôt, Norbert Zongo, déjà menacé, écrivait
une sorte de testament dune extraordinaire limpidité -
qui dit précisément le rôle métapolitique
de la société civile :« Une seule chose est à
retenir dans mon attitude: jaime mon pays [...]. Je souhaite le
voir prospérer et être une terre où il fera bon
vivre pour les générations futures. Je nai jamais
eu dambitions politiques. Lamour que jai pour mon
pays et pour lAfrique commande que je ne me taise jamais sur tout
ce qui touche à leur destin et leur devenir [...]. Dans lhistoire
des peuples, il y a eu tout le temps des responsables qui pouvaient
donner et qui donnaient la mort en levant le petit doigt. Mais ils ont
été dénoncés, combattus... et les peuples
ont toujours triomphé. [...] Nous disons à nos lecteurs
que nous nous sentons en danger. [...] Pourquoi continue-t-on à
laisser paraître LIndépendant ? Nous pensons à
ceci : le pouvoir a besoin de démontrer la véracité
du processus démocratique dans notre pays 26 ».
Ainsi Norbert Zongo semparait-il du double langage du pouvoir
- lhommage du vice à la vertu - pour faire avancer la démocratie.
Contre le voeu du régime, seulement intéressé par
une façade. Souvent, les citoyens se désespèrent
de ce que le pouvoir récupère leurs attentes.
Là, Zongo récupère le discours de récupération.
Son journal LIndépendant avait « le
soutien indéfectible des étudiants et des intellectuels,
mais aussi des paysans souvent écrasés par larrogance
dune administration zélée ». « Pour
la première fois, on verra la mort dun journaliste africain
provoquer la réprobation à une très grande échelle
27 ».
23 . LIndépendant, 08/12/1998.
24. P. xxx.
25. LIndépendant du 15/12/1998.
26. LIndépendant du 02/06/1994, daprès OPJI,
op. cit., p. 24-25.
27. OPJI, op. cit., p. 17 et 18.
Dès le lendemain de la mort de Zongo, les étudiants
senflamment. Un bus du parti présidentiel est saccagé.
LUniversité est fermée. Le surlendemain, les troubles
gagnent Koudougou, troisième ville du pays. La marée contestataire
senfle, sétend, traverse les catégories sociales.
Un an plus tard, elle nétait toujours pas redescendue,
comme en témoignent les manifestations anniversaires, le 13 décembre
1999. Un mot dordre résume le sentiment général
: « Trop, cest trop ». Comme si tout ce quavait
dénoncé Zongo nourrissait la foule dun même
refus, « Assez de crimes et de pillage ! », et dune
même revendication : la dignité dans un État de
droit.
Je reviendrai au chapitre suivant sur ce mouvement populaire. Ce nest
pas un hasard sil sest déclenché au Burkina.
Le souvenir y demeure vif dun dirigeant assassiné, qui
malgré ses erreurs ne sest jamais départi dun
discours de dignité. Or la plupart des assassins présumés
de Zongo ont participé à lélimination de
Sankara. Son tombeur, Blaise Compaoré, continue dhéberger
la même bande de comparses au Conseil de lEntente, là
même où fut mitraillé son prédécesseur.
« Trop, cest trop » signifie aussi le dégoût
de la récidive. Un étudiant confie : « Il parlait
pour nous, il était notre voix à tous et cest comme
si on nous avait tous fait taire 28 ». Cest pourquoi ils
ne se taisent pas. Dans les tracts diffusés après la mort
du journaliste, on pouvait lire : « Norbert Zongo est mort mais
il y aura toujours dautres Norbert, comme il y aura aussi dautres
Thomas Sankara 29 ». Z, titrait un film célèbre
se déroulant en Grèce : Zoé, la vie. Norbert Zongo
a comme ressuscité le Burkina Faso - le « pays des hommes
intègres ».
28 . Cité par Colette Braeckman, « Le peuple
du Burkina est debout pour la justice », in Le Soir du 22/12/1999.
29. Les étudiants décrètent 72 heures de deuil
!, in LObservateur (Ouagadougou), 16/12/1998.